32 années ! ...

      Voilà la durée de la courte vie de Daniel JOËSSEL, de 1908 à 1940, commencée au sein d’une famille bourgeoise catholique, cultivée, travailleuse, aimante et joyeuse, dont il gardera toute sa vie l’empreinte inaltérable. Au foyer de Marthe et Raymond JOËSSEL naissent Andrée, Pierre, Yves et Daniel, une fratrie de quatre enfants, augmentée de cousins dont deux deviendront moines. De ses parents et grands-parents, Daniel hérite une intelligence vive, un tempérament volontaire et entier, un goût prononcé pour l’engagement total. Un double bac es-sciences et es-lettres, une année de mathématiques… il marche sur les pas de son grand-père, ingénieux et brillant inventeur. Une santé un peu fragile le ralentit dans son élan.

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Abbé JOËSSEL à la Boissière du Doré en 1934

      S’il fallait garder quelques traits de son enfance, capables de résumer le climat de culture et d’amour qui émanait de la famille JOËSSEL, on pourrait évoquer les petits moments musicaux des époux, lui au violon, elle au piano, qui précédaient les lectures de Jules VERNE le soir, que les enfants faisaient à tour de rôle, les jeux au jardin rempli des inventions mécaniques du père et la prière quotidienne du soir animée par Marthe qui restera la confidente de Daniel tout au long de sa vie.
     Sa prime jeunesse n’est pas exempte de nombreux petits travers dont se moquent souvent ses frères et sœur : un peu ronchon, « pleurnicheur », dira même son frère Pierre, très coquet, aimant bien vérifier sa coiffure. Les grands ne manquent pas de le taquiner par quelque poème humoristique adressé à leur père.
Daniel est un jeune garçon sportif et intrépide. Il aime la course à pied et la compétition, nager et pagayer dans la baie de La Baule. Très bon joueur de tennis, très adroit au ping-pong dont les parties mémorables se déroulaient au milieu de l’appartement parisien, sur la table de la salle à manger !

      Il a la force, il a l’enthousiasme, il a la joie et il a tellement la foi …. et il la communique ! Beaucoup ont dit de lui qu’on ne pouvait pas lui résister; tout le monde l’aimait et on le suivait dès qu’on était « accroché ». Personne n’a jamais pu oublier son large sourire accueillant, le même large sourire qui cachait, au prix de bien des efforts sur soi, les misères personnelles, dont « cet insupportable orgueil qui (l)e portait à paraître » et le désir de réparer les offenses faites à son Dieu : « Jésus, tout pur, tout divin … Moi, boue ! » Car ce Dieu reçu par éducation était plus qu’une tradition chez lui : très tôt Jésus a été l’hôte de son cœur, l’ami intime qu’il conseillera plus tard à ses jeunes d’aimer plus que tout.

      Elle est bien là la clé du mystère de ce jeune garçon rayonnant : ce n’était pas à lui qu’il cherchait à attirer, bien conscient de son peu de valeur, c’était des âmes à son Dieu qu’il cherchait à gagner. Il est baptisé huit jours après sa naissance, le 23 juillet 1908, à Audincourt où il est né. A tout juste 7 ans, son institutrice le surprend dans un tel recueillement au moment de la prière avant le travail qu’elle court chercher Madame JOËSSEL afin de la rendre témoin de la scène. Après sa Première Communion à Audincourt, la famille quitte la ville pour rejoindre Versailles, où il fera sa Communion solennelle au collège Saint Jean de Béthune des Eudistes : il a presque 11 ans. Puis à Paris, à l’École Notre-Dame des Jésuites de la rue de Madrid, il laissera se développer son désir d’évangélisation, cherchant toujours à amener ses camarades à une foi fervente et à l’action missionnaire. Il s’engage d’ailleurs dans « L’Œuvre de la Sainte-Enfance et de la Propagation de la Foi » … tout un programme ! De ses temps d’intimité avec Jésus, lieu d’échanges libres et familiers avec Lui, Daniel tirera ses forces d’entraîneur de la jeunesse.

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Le bac en poche, et après son année de mathématiques, il entre au Séminaire Français de Rome en 1927, il a 19 ans : une très courte lettre de recommandation du Père VAUPLANE, directeur de l’École

Notre-Dame, résume parfaitement le jeune homme qu’il était, déjà enfant : « Intelligence, distinction, et surtout piété et dévouement… ». Il y retrouve son cousin Paul NAU du diocèse de Nantes, qui entrera à Solesmes en 1941. Daniel ne passera qu’une courte année à Rome, bien que ses professeurs, là comme ailleurs, aient été très satisfaits de lui. Dans la Ville éternelle, il apprendra la belle liturgie, même s’il

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préfère les messes intimes aux grandes célébrations solennelles. Plusieurs séjours à Solesmes, dès ses 18 ans, l’ont fait hésiter à choisir la vie monastique. C’est à 20 ans qu’il entre à l’abbaye Saint Pierre de Solesmes, le 10 novembre 1928; le 14 décembre il prend l’habit sous le nom de frère Marie-Daniel et le 26 février suivant, il s’en va ! C’est dans l’action auprès des jeunes que le Seigneur le veut et qu’il s’épanouira le mieux, sans que rien de l’expérience monastique de Solesmes ne le quitte jamais vraiment. Il fait alors son service militaire, où là encore il est apprécié par ses camarades pour son entrain et sa joie : il stimule, galvanise et les emmène même en pèlerinage à Lourdes. C’est au Séminaire des Carmes qu’il entre, à l’automne 1930, à 22 ans, pour y accomplir l’essentiel de sa formation sacerdotale et préparer une licence en théologie à l’Institut Catholique de Paris.

Un parcours en apparence hésitant, et qui n’est en fait qu’une préparation à l’épanouissement de sa vocation car dès lors, il va avancer à « pas de géant »; peut-être savait-il confusément que le temps lui était compté de sorte qu’il avait le grand désir, de suivre Jésus, sans tarder.

     Dans les deux séminaires où il étudiera, Rome et Paris, les professeurs soulignent son excellent travail, sa régularité, remarquent, pour ceux des Carmes, une petite équipe de jeunes gens comme lui, s’évertuant à une vie énergique tout en séjournant, longuement devant le tabernacle.
Daniel veille sur les plus jeunes, les plus fragiles, ceux à qui l’éloignement de la famille pèse ou ceux qui en sont privés. On le voit courir vers un nouveau pour l’accueillir avec une simplicité souriante et désarmante. Il sait s’entourer aussi de ceux qui vont soutenir son chemin, au début difficile et anxieux. C’est au Séminaire de Paris que, éclairé par l’un de ses camarades, il va sortir, un peu comme Thérèse l’a fait à Noël 1886, d’une période d’inquiétude pour entrer dans l’abandon.

    Au Séminaire des Carmes, sa foi brûlante s’approfondit encore et les thèmes récurrents de ses aspirations se font déjà jour : le désir de se donner totalement à Jésus et aux autres, l’abandon à la volonté divine, l’amour du prochain en actes, Jésus aimé par-dessus tout et tous, et premier servi… De 31 à 34 ce sont les étapes prévues par la liturgie vers le sacerdoce :

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tonsure, sous-diaconat, diaconat et prêtrise, le 31 mars 1934, il n’a pas encore 27 ans. Avant de rejoindre comme vicaire la paroisse Sainte Geneviève d’Asnières, il rend service à ses confrères en célébrant la messe dominicale sur le territoire de Montesson et se rend chez les Dominicaines garde-malades de Montmartre pour leur célébrer la messe quotidienne. Tous, dont la mère Marie CESLAS, témoignent de sa bonté, de son sourire doux et lumineux, mais surtout, du prêtre qui avant tout rayonne de lui : la célébration inspirée de sa messe d’où se dégage une ferveur particulière, la bonté ferme de ses homélies marquent les esprits et les cœurs. Tous rendent grâce d’avoir pu vivre la messe avec lui. Un condisciple de séminaire qui avait l’habitude de lui servir la messe note avec émotion son rythme, ni lent, ni précipité, et remarque ses yeux fermés du Sanctus au Pater…

       Rien d’inutile dans cette courte période préparatoire, préambule à ce qui va suivre jusqu’à sa mort. Prêtre il est, prêtre il restera jusque dans son métier de soldat, sans jamais oublier aucun de ceux qui lui ont été confiés. Lui qui avait été si attiré par la vie contemplative va se retrouver, par l’humour de la providence, accaparé du matin au soir dans une activité incessante et épuisante, qui l’appellera sur tous les fronts, même celui de la guerre. Mais, se dit-il pour se donner du courage : « Le monde a besoin d’apôtres ».

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     La mission que lui confie le Chanoine MULLER, son curé à Asnières, est tournée vers l’accompagnement des jeunes, c’est-à-dire pour lui de tous les jeunes : Cœurs Vaillants, JOC, JEC, les servants d’autel, la Jeunesse Sportive Asniéroise, le Patronage et à la fin les scouts, tous sont à "prendre" et ce sera son seul souci. Il les écoute, fait connaissance et en une phrase, il les capte ! Il leur demande d’être unis et pour que cette unité soit effective, son mensuel, Notre Vie, collecte ses articles personnels comme ceux que les jeunes rédigent, donnant des nouvelles des groupes et annonçant les évènements familiaux. Il les enseigne et leur parle de Jésus, de droiture de vie, de leurs familles à construire, de leur pays à aimer et à défendre jusqu’au bout. Ceux de la JOC partent pour « reconquérir au Christ le monde du travail » !

      Temps forts pour tous ces jeunes : les colonies de l’abbé Daniel, chaque été. A Dol de Bretagne tout d’abord, puis à Longebonne en Savoie en 1936 et 37, avec un effectif très élargi. C’est encore la colonie de 1938, dans les Hautes-Vosges, au pied de Notre-Dame des Neiges, puis la dernière à Laps, dans le Puy-de-Dôme, à laquelle il sera arraché par la mobilisation. Il fait confiance aux grands qu’il

choisit, il leur donne des responsabilités, des missions; lui, leur dit la messe et leur demande de bien la vivre, c’est-à-dire de s’offrir vraiment à Dieu avec le Christ. De ces messes avec l’abbé Daniel, tous garderont un souvenir indélébile, il les fait "monter" par ses exigences enthousiasmantes et les conseille, au point de transformer leur vie durablement…

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Il est le grand frère dont beaucoup avaient besoin mais il reste avant tout le prêtre, le père, soucieux de recréer dans ses colonies l’esprit de famille chrétienne dans lequel toute son enfance a baigné et porté tant de fruit. Il sait punir, toujours avec justice et le cœur peiné en secret; il fait la guerre aux sentiments et leur fait préférer la foi aux consolations. Pour un professeur d’aujourd’hui, un catéchiste, un aumônier, abstraction faite d’un contexte encore plus déchristianisé, il est un modèle, mêlant ferme autorité et idéal ambitieux à une bonté infinie, vigilant à faire sortir toujours le meilleur de l’enfant.    « On l’aime et on le suit » parce qu’il croit en eux et trouve, entre exigence et bienveillance, « un parfait équilibre », comme le dira celle qui a accompagné nombre de ses colonies. Comment se remettre, si ce n’est grâce à la foi, de cet affreux accident de la seconde colonie de Longebonne qui coûta la vie à deux de ses grands ?
     Nous sommes en septembre 39, il a 31 ans; il a perdu son père deux ans plus tôt, il vient de perdre sa mère le 3 mai, l’amie de sa vie et de son ministère. Daniel est mobilisé et doit s’arracher à ses jeunes pour se rendre comme lieutenant sur le front. Ligne continue, aucune rupture de parcours : tel avec ses jeunes, le même avec ses hommes et, au milieu de ses soldats, il est encore à penser à ses jeunes, leur écrivant régulièrement pour n’en perdre aucun et pour qu’ils restent forts dans la foi et la prière. Ils l’aiment tellement qu’à sa première permission, ils lui font la surprise de venir l’attendre à la
gare mais quand il faut repartir, à la dernière permission, il ne se met pas à la fenêtre pour leur dire au revoir jusqu’au bout de la vision … il savait.

      Sur le front ses hommes le vénèrent, les témoignages sont poignants. Il rend encore de nombreux services aux curés des environs, organise des veillées de prière et crée de petits cercles d’étude. Comme avec ses « gosses », il veille sur eux de toutes les manières humaines possibles en bon supérieur, mais surtout il a le souci quotidien de dire sa messe où il recueille toutes les épreuves des uns et des autres. Ses homélies portent souvent sur le sacrifice au point d’émouvoir aux larmes certains auditeurs. Il est si libre et abandonné qu’il parvient même à réfléchir à la qualité de son ministère pour réaliser à quel point sa vie d’Asnières, très dense, l’a détourné de la contemplation si nécessaire et primordiale.
      Le 10 mai 40, l’offensive de la Bataille de France débute. Daniel part au combat conscient qu’il peut ne pas en revenir, confessé et béni. Le lieutenant JOËSSEL conduit la 7è Batterie sur la frontière hollandaise puis avec le général GIRAUD, plus au sud, c’est la bataille autour de Landrecies : il faut faire sauter les pièces d’artillerie pour qu’elles ne tombent pas aux mains des Allemands, il faut appuyer un autre régiment, défendre vaillamment la position; Daniel veut se battre jusqu’au bout plutôt que d’être prisonnier ou de tenter de se replier au-delà des lignes allemandes qui les encerclent. Il est blessé en pleine poitrine le 20 mai, le 26 il écrit une lettre rassurante à sa sœur Andrée, le 27 il est accueilli par l’abbé MASSART à Ciney, en Belgique, dans un Collège transformé en hôpital.
Sa mort en sacrifice, pour tous et tout particulièrement pour les vocations sacerdotales, est à l’image de toute sa vie d’ici-bas.

      A l’agonie, n’est-il pas bouleversant de constater qu’il pense encore à tous : à ses confrères qu’il remercie, à sa famille par sa sœur Andrée à qui il demande de veiller et de prier pour qu’il y ait des prêtres parmi les enfants, à son curé pour lui témoigner sa reconnaissance. L’abbé MASSART l’aide à s’offrir jusqu’au bout à l’image de son Seigneur, reçoit sa confession, lui donne le saint viatique et verse quelques larmes que l’abbé JOËSSEL efface par un dernier large sourire … Nous sommes le 30 mai 1940, veille du Sacré Cœur.
      De Belgique, où il est inhumé, son corps sera ramené en 1949 à Notre-Dame du Perpétuel Secours d’Asnières, à la demande des paroissiens. En 1961, la chapelle Saint Daniel est inaugurée à Asnières. Très vite, des vocations, nombreuses, se sont levées parmi ses jeunes d’Asnières puis dans sa famille; des générations de paroissiens se souviennent encore et la paroisse fait régulièrement mémoire de lui, comme l’a fait encore tout récemment Mgr TOUVET en 2020, pour le 80ème anniversaire de sa mort.

                                                                                                          Marie-Claire (Mai 2021)