Alors qu’il avait déjà suffisamment de matière pour écrire « Un vicaire de banlieue, l’abbé Daniel JOËSSEL » qui paraîtra quelques mois plus tard, François VEUILLOT rédige une notice nécrologique pour la Semaine Religieuse de Paris. Elle paraît le 19 juillet 1941, p 43-46.

                                                            M. l’abbé Daniel JOËSSEL
                                                Vicaire à Sainte-Geneviève d’Asnières


 

   « Il y eut chez lui de la sainteté, je dirais même une sainteté de grand style ». Ainsi M. PRESSOIR, interrogé sur ce prêtre dont il avait été le supérieur au séminaire des Carmes, rend-il témoignage à l’abbé Daniel JOËSSEL. Et, faisant écho sans le savoir à l’attestation du clairvoyant Sulpicien, l’un de ses confrères, qui vécut avec lui sur le front, la confirme en ces termes : « Ce prêtre, que je considère comme un saint et sous la protection de qui je place mon ministère… »
    Pourtant, il n’était pas sans défauts, l’enfant puis l’adolescent qui, né le 15 juillet 1908, à Audincourt (Doubs) où son père dirigeait une usine de métallurgie, grandissait, tour à tour, au sein de l’atmosphère familiale et dans les collèges de Saint-Jean de Béthune, à Versailles, et de Saint-Ignace, à Paris. Déjà, ce charme captivant que, plus tard, élevé au plan surnaturel, il utilisera pour la conquête des âmes, pliait tout le monde à sa volonté, voire à ses caprices, et, dans un foyer moins chrétien, il eût risqué de devenir un « enfant gâté ». Très sensible, il pleurait pour un rien ; fort douillet, il s’écoutait complaisamment; sa coquetterie dépassait parfois la mesure. Mais, par ailleurs, une pureté angélique et une franchise limpide et spontanée lui donnaient cette paire d’ailes, qui font monter les âmes.
    Au collège de Saint-Ignace, dont les maîtres appréciaient en lui « l’élève parfait… la belle âme… (le caractère) simple, doux, jovial, plein d’entrain », et où son gai sourire et son ardeur au jeu le rendaient populaire auprès des élèves, « Dani » avait atteint déjà les hauteurs où l’attendait l’appel de Dieu.


   Le premier signe de la vocation, ce fut chez lui le zèle de l’apostolat. Aimé de ses camarades, il les voulait conquérir à Dieu. « Ah ! celui-là, je l’ai eu », annonçait-il, avec une joie débordante, à sa maman, sa plus chère confidente et sa plus précieuse conseillère. Et, en même temps, « je serai prêtre », lui déclarait-Il.
  Toutefois, dans cette âme aimantée vers la perfection, la ferveur missionnaire se doublait d’un irrésistible attrait pour le cloître, dont ce directeur d’œuvres gardera toujours la nostalgie.
    Au séminaire, d’abord, il préféra donc Solesmes, où l’on se souvient encore de ce novice « jeune, gai, ardent, qui cherchait sa voie ».

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   Sa voie était ailleurs et, à l'automne de 1930, après son service militaire, il entrait aux Carmes.

 Ses dons naturels d'entrain, d'enthousiasme, de gaîté souriante, d'affectueuse expansion, de joie sereine et communicative, lui gagnèrent promptement, sur ses camarades, une influence heureuse, tout orientée vers Dieu.

   Non point qu’il en eût l’ambition, ni qu’il la recherchât. Son humilité était bien trop profonde, atteste son supérieur, une humilité « naturelle, instinctive », qui se manifestait, devant les éloges, par « une sorte de réaction spontanée ». « C’était son rayonnement qui s’imposait de lui-même ».
    Et ses entretiens tout épanouis qu’ils fussent, accentuaient encore cette emprise. « Il avait l’esprit surnaturel développé à tel point, témoigne un de ses condisciples, que, tout naturellement, sa conversation en était comme transfigurée ».
    Et plus encore, peut-être, la muette et dynamique prédication de sa tenue devant  l’autel  !   « Au pied du Saint-Sacrement, sa ferveur était une sorte de tension, qui se voyait à son attitude, à ses regards »; et, de même, au pied de Marie, dont, quelquefois, le soir, il fallait l’arracher.
    Bref ! « l’ardent désir de la perfection et une admirable générosité pour y parvenir ... Il ne comprenait pas qu’on pût chercher des moyens faciles, édulcorés, d’imiter Jésus ».
Et, dans son carnet de retraites, on a retrouvé cette réflexion :
« On se leurre, lorsqu’on supprime le caractère austère de l’Évangile, sous prétexte de le rendre plus accessible au
monde. » Lui, « voulait imiter Jésus, comme les saints l’ont fait... »


    Tel avait été le séminariste, tel fut le prêtre.
    Ordonné le Samedi Saint (31 mars) 1934, il reste encore un an aux Carmes pour préparer une thèse de doctorat, que le surmenage, embrassé joyeusement, du ministère apostolique ne lui permettra point d’achever.
  Et, au mois de juillet 1935, il est nommé vicaire à Sainte-Geneviève d’Asnières.
  Il n’y travaillera que quatre ans, puisque, au mois d’août 1939, officier de réserve, il se verra brusquement appelé, sur un autre champ d’action, par la guerre imminente. Cependant, ces quatre années lui auront suffi pour laisser dans cette paroisse, non seulement un souvenir ineffaçable, mais aussi des œuvres vivantes et toute une phalange d’âmes exhaussées et raffermies.
  Souvenir ineffaçable, de deux traits surtout, l’un de nature, sa joie; l’autre, surnaturel, sa messe.
  Son sourire épanoui et conquérant restera légendaire. Mais cette allégresse, en apparence facile et spontanée, ne jaillissait pas seulement du caractère de l’homme ; elle était encore une des vertus du prêtre. Il voulait, par elle, attirer les jeunes, et leur communiquer ces mêmes élans joyeux.
« Je travaille, avouait-il, à conserver la joie, toujours, et aussi toujours le sourire ». Et, parfois, il ne les conservait qu’aux prix de rudes efforts.
  Sa messe était l’une des sources de cette joie surhumaine. « Sa messe prêchait », c’est le témoignage unanime; et personne, au surplus, n’échappait à cette impression pénétrante et entraînante. « A l’élévation, me confiait une chrétienne d’Asnières, quand il élève l’Hostie, l’on dirait qu’il va partir avec et qu’il ne peut plus s’en détacher. »
  Aussi, nombreuses étaient les âmes qui, de tout âge et de toute classe, recouraient à sa direction, compréhensive, prenante et forte, avec, parfois, des lucidités presque divinatrices.

    Mais, son champ d’action plus spécial, c’était la jeunesse masculine. En lui, se révéla, du premier jour une adaptation merveilleuse à tous les jeunes, comme à toutes les associations auxquelles, en peu de temps, il sut communiquer un essor, un progrès, une union fraternelle, un esprit joyeux, profond et conquérant, qui permet les plus belles espérances.

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   Sa culture était goûtée des Jécistes et les Jocistes aimaient sa bonté généreuse, simple, enlevante. Avec les plus grands, sa cordiale familiarité n’altérait en rien la dignité de son sacerdoce ; avec les petits, il était, à la fois, captivant et presque maternel.
  En colonies de vacances surtout, peut-être son chef-d’oeuvre ! Il s’y dévouait, d’ailleurs, sans réserve, avec une sorte de passion, qui n’excluait, au surplus ni le discernement, ni la prudence. « Il y vivait totalement avec ses enfants, constate un témoin, il se donnait totalement à eux, ne gardait rien pour lui, seulement le temps de prier pour eux. » Et là, comme il façonnait vigoureusement et affectueusement des âmes fortes ! Car, au milieu de l’action, multiple et trépidante, l’ancien novice de Solesmes, l’ancien séminariste des Carmes, bien qu’il se reprochât de se laisser envahir par les œuvres, demeurait un homme d’oraison. Toute surmenée et mangée, « sa vie, assure un de ses confrères, était une méditation perpétuelle. »


   Trait révélateur ! Dans la redoutable épreuve de la guerre, et bien qu’il souffrît d’en être désaxé, il remercia Dieu, surtout au début, de ses heures d’inaction relative, qui lui permettent un certain recueillement. « Je puis réfléchir et prier, confie-t-il à l’un de ses confrères, et je retrouve un peu mon âme ! »
    Mais, là encore, tout en méritant les éloges de ses chefs, pour la conscience qu’il apporte à l’accomplissement de ses devoirs d’officier, et l’amour des soldats, pour sa justice et sa sollicitude, l’abbé JOËSSEL est, plus que jamais brûlé par la soif de l’apostolat.
  Il reste en communication constante avec ses enfants d’Asnières ; il donne un précieux concours aux curés du voisinage ; il essaie de se créer parmi ses camarades et ses hommes, une paroisse volante. Il multiplie les œuvres possibles, les prédications, les messes. Il se montre, enfin, déclare un de ses confrères, devenu son compagnon d’armes,  « un prêtre modèle ». « On disait du Christ, ajoute ce même témoin, qu’une vertu émanait de lui. Cela était vrai de l’abbé JOËSSEL : dès le premier moment, on était saisi. »
    Au début de mai, il préparait encore, avec amour, une belle fête de la Pentecôte… et ce fut l’offensive !
  Quelques jours plus tard, une blessure grave, mais non mortelle au premier abord, le couchait sur le champ de bataille et le livrait à l’armée d’invasion.
    Asnières et les siens le croyaient encore prisonnier, quand le 12 septembre, une lettre de Belgique consterna brusquement sa paroisse et sa famille : l’abbé JOËSSEL était mort, le 30 mai, dans une école de Ciney, transformée en hôpital.
     Or, de cette fin dramatique, un rayonnement lumineux s’épanouit, comme de cette figure de prêtre.
     Accident de guerre, oui ; mais aussi holocauste !
    Depuis longtemps, l’abbé JOËSSEL avait le pressentiment de sa mort, si net et persistant, qu’on eût dit une prescience.
     Dès la mobilisation, ce pressentiment devint une offrande.
    Pour ses « gosses », il avait déjà l’habitude de s’infliger des mortifications héroïques; il conquérait ou rachetait leurs âmes au prix de son sang. Il voulut leur donner sa vie.

    
« J’ai fait tout ce que j’ai pu pour eux, confia-t-il à l’un de ses confrères, au cours d’une de ses permissions, j’ai donné tout ce que j’ai pu donner ; maintenant, je n’ai plus qu’à mourir pour eux ». Et, dans une lettre à son curé, M. le chanoine MULLER, il offrait ce sacrifice « pour qu’ils comprennent que notre seul bonheur ici-bas est d’aimer le bon Dieu de tout son cœur… et surtout, ajoutait-il, pour qu’il y ait des prêtres qui me remplacent ! »
     Et l’on eût dit, à certains mots, qu’il savait l’holocauste accepté de Dieu !
     Ses dernières lettres, dictées de son lit de mort à l’aumônier de l’hôpital, ont un accent de joie, de confiance et de paix.

    
« Faites comprendre aux enfants que ma vie était pour eux », recommande-t-il au vicaire qui l’avait remplacé.
     Et à son curé :
« Je vous remercie de m’avoir aidé dès le début de mon sacerdoce à l’orienter directement vers le Christ. Merci de tout ce que vous avez été pour moi comme Père et comme Prêtre. Je meurs dans la joie filiale d’être resté enfant devant Dieu. »
     Puis, à l’heure suprême, les deux ultimes attestations de la vie qui s’éteint reflètent, par un geste et par un mot, toute la vie qui rayonna. C’est avec une grande joie que l’abbé JOËSSEL offre sa vie pour l’Église et les âmes et, à l’aumônier qui pleure en recevant sa dernière bénédiction, il adresse un large sourire…

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