Lettre de Dom Pierre NAU(1)

à Monsieur François VEUILLOT

+ Pax                                                                                                 Abbaye St Paul d'Oosterhout

 

                                                                                                         9 juin 1941

 

                 Monsieur

 

      L'initiative de Monsieur le Curé de Ste Geneviève et le projet que vous faites d'y répondre seront bien accueillis par tous les amis de Daniel. Je vous en exprime pour ma part ma reconnaissance.

      J'espère obtenir bientôt mon rapatriement en France au titre de ma blessure et, soit à mon passage à Paris, soit à Solesmes, je serai à votre disposition pour compléter les quelques souvenirs que vous me demandez.

      Cousin germain de Daniel et plus âgé que lui de quelques années, je l'ai connu depuis sa toute petite enfance et j'ai toujours eu pour lui une très grande affection. Une amitié plus intime nous unissait surtout depuis une quinzaine d'années et les hasards de la guerre nous ont encore permis de nous rencontrer plusieurs fois dans les Flandres peu de temps avant sa mort.

      Daniel m'avait souvent parlé de votre fils Pierre qu'il aimait beaucoup. Personne n'est mieux placé que lui pour recueillir les souvenirs qui intéresseront les paroissiens de Ste Geneviève. Ceux de son séjour à Solesmes sont pour eux d'un moindre intérêt et ne mériteraient qu'une brève mention s'ils n'étaient étroitement liés à sa vocation et au progrès de son âme.

      L'appel de Dieu date de ses années de collège. Dès les vacances qui ont suivi ses dernières études secondaires, pendant l'été 1926, Daniel chercha à y répondre. C'est en septembre qu'il me fit part de ses premiers désirs de vie monastique et prit contact avec la règle de St Benoît. Au début de novembre de la même année, il fit une retraite de quelques jours à Solesmes. Sa vocation y fut étudiée et encouragée mais son entrée remise à plus tard pour lui permettre d'affermir sa santé. Deux années devaient encore s'écouler avant qu'il puisse réaliser son désir. Il consacra la première à étendre ses connaissances dans les sciences qu'il préférait tout en ménageant et fortifiant sa santé.

      La seconde se passa presque entière à Rome au Séminaire français où il commença sa philosophie. Après les vacances de l'été 1928, sa santé paraissant alors suffisante il fut reçu au noviciat de Solesmes, le 9 novembre et le Révérend Père Abbé lui donna l'habit le mois suivant. On a dû vous écrire de l'Abbaye le souvenir qu'on y garde de lui. Son caractère facile et gai, sa simplicité et son entrain lui gagnèrent la sympathie et l'affection de tous. La spontanéité de son âme d'enfant, sa foi ardente et sa piété furent remarquées aussi de ceux qui l'ont connu davantage pendant ces quatre mois. Ce fut une surprise et un regret unanimes au noviciat quand on apprit son départ. Des difficultés de santé qu'une tendance à l'inquiétude aggravaient encore ne permirent plus de prolonger sans imprudence l'essai généreux qu'il venait de faire. Il quitta Solesmes le 11 mars 1929, si j'ai bonne mémoire(2), pour aller se reposer en famille jusqu'à son service militaire. Cet échec fut pour Daniel une très lourde épreuve qu'il accepta avec courage sans renoncer complètement à l'idéal qui l'avait attiré vers le cloître.

      Ses visites à l'Abbaye se renouvelèrent plusieurs fois au cours des dix années suivantes, assez brèves cependant pour ne pas ouvrir de nouveau une plaie à peine fermée. Il y envoyait même volontiers ses amis quand il ne les accompagnait lui-même.

      Son dernier contact avec Solesmes date du mois de décembre 1938. Il avait beaucoup désiré y faire cette année-là sa retraite sacerdotale annuelle. Ce fut sans doute la dernière de sa vie.

      Des entretiens que nous avons eus alors, je garde un souvenir très précis et ému. J'ai retrouvé chez Daniel la même générosité et le même attrait que jadis pour le cloître et il était tout prêt à s'y fixer de nouveau si un second essai eût paru possible. Il goûta pleinement, et cette fois dans une paix complète, la joie de s'y recueillir au moins quelques jours et d'y puiser une nouvelle force pour son ministère déjà si fécond. Avec sa simplicité et sa franchise habituelles il reconnaissait volontiers ces succès qui donnaient le change, m'assurait-il, à son entourage sur sa vraie vocation.

      L'année dernière, au mois de février, il me fit une confidence du même genre à propos de ses projets d'après-guerre, au cours d'une conversation que nous eûmes à Hazebrouck où nos régiments voisinaient. Par cet attrait intime d'une vie plus contemplative, le Seigneur le préparait, à son insu, à s'unir quelques mois plus tard à la louange parfaite des anges et des saints.

      L'intérêt de ces dernières confidences dont on ne peut faire état dans sa biographie est seulement de mettre sous son vrai jour la ''vocation monastique'' de Daniel qui n'a pas laissé de surprendre parfois ses amis. Loin d'être une méconnaissance de ses dons pour l'apostolat et du zèle qui l'animait, elle fut un attrait dominant dès le début et encore vivant dix ans plus tard pour un idéal qu'il ne put qu'entrevoir. Ce ne fut pour lui qu'un stimulant dans son ministère auprès des âmes auquel son premier échec l'avait amené à se dévouer.

      ''Chercher vraiment Dieu'' : tel est le programme que St Benoît propose dans la règle au futur moine. Ce fut aussi celui de Daniel pendant toute sa vie. Qu'il ait donné une place de choix à la prière et à l'office divin, l’œuvre par excellence, l'opus Dei, il suffit pour s'en convaincre d'avoir assisté quelquefois à sa messe.

      Détachement complet de ceux qui ont tout quitté et humilité des petits enfants, Daniel a trouvé dans ces vertus, dans le monde comme au cloître, le secret de son cœur si libre et si largement ouvert aux âmes qu'il voulait à Dieu.

      Je m'excuse de vous donner si peu de renseignements dont vous puissiez tirer parti pour votre travail. A dessein j'ai négligé ce que d'autres vous auront rappelé mieux que moi. J'ai voulu noter seulement ces quelques souvenirs sur un épisode qui fut aussi pour Daniel une épreuve et dont il ne parlait que rarement même à ceux qui en furent témoins.

      Je crois que c'est au Père LEBRETON son ancien professeur à l'Institut catholique que Daniel se confiait le plus volontiers pendant ses dernières années. Il l'admirait et l'aimait beaucoup et m'a souvent parlé de lui. Son témoignage vous serait précieux pour tout ce qui concerne les attraits plus intimes de son âme.

      Si je puis encore vous être utile pour éclairer quelques points, je le ferai volontiers. Je partage votre ''dévotion'' pour Daniel et ses amis seront toujours les miens.

      Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de mes respectueux sentiments.

 

                                                                                f. Pierre NAU

 

 

 

 

(1) Pierre NAU (1902-1978), cousin germain de Daniel JOËSSEL, était entré à l’abbaye de Solesmes le 20 décembre 1924.

(2) Le 26 février, d’après la chronique du noviciat.