Lettre de l'abbé Georges BELLETEIX
à Monsieur François VEUILLOT

   Georges BELLETEIX (1899-14/01/1973). Ordonné en 1938. Secrétaire particulier de Mgr DUBOURG 1938-1940. Puis sous-directeur des Œuvres en Haute-Saône de 1940 à 1948. Curé de Besançon-Saint-Claude 1948-1950, puis archiprêtre de Lure de 1950 à 1960. Vicaire général du diocèse de 1960 à 1968 et prélat de Sa Sainteté. Chapelain à Besançon-Saint-Maurice de 1968 à 1973. Aumônier général des aides aux prêtres.

Archevêché de Besançon                        
                                                                                     Besançon, le 18 novembre 1940
 


Monsieur,

   Je rentre de voyage et je trouve votre mot. Je vais être en retard pour vous répondre, mais je ne veux pas et ne peux pas vous refuser quelques lignes sur l’abbé JOËSSEL. Je l’avais en vénération et l’on me reprochait presque la sympathie et l’admiration que j’éprouvais pour lui.
   Je m’excuse de ces quelques mots griffonnés à la hâte, pour ne pas retarder l’envoi. Ils ne vous apprendront sans doute pas grand-chose sinon qu’à l’armée comme dans sa paroisse l’abbé JOËSSEL fut un prêtre modèle.
   Je ne sais où vous pourrez trouver d’autres renseignements; son commandant et tous les officiers de son groupe sont ou tués, ou prisonniers, et la plupart des officiers du régiment sont en zone non occupée d’où impossibilité de les atteindre.
Puissent ces lignes, dont je suis moi-même quelque peu honteux, vous aider à retrouver la figure de celui que je considère comme un saint et sous la protection de qui je place mon ministère qui commence dans les œuvres.
   Son Excellence
(1) a été très sensible à votre mot. Elle vous en remercie. Monseigneur va très bien et fait ici dans les circonstances actuelles, très bonne figure.

   Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments respectueusement dévoués.

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(1) Mgr Dubourg. Archevêque de Besançon de 1936 à 1954.

Témoignage de l’abbé Belleteix

        On disait du Christ : « une vertu émane de lui ». Cela était vrai aussi de l’abbé JOËSSEL. Dès le premier contact on était saisi.
      Lieutenant d’artillerie au 2ème groupe du 30ème Régiment d’artillerie son influence dépassait les limites de son groupe et s’étendait sur tout le régiment. Il en était – et cela ne diminue en rien la valeur et les mérites de ses confrères – le prêtre le plus écouté.
        Sur les officiers son ascendant était incontestable. Il fallait entendre ceux de son groupe parler de lui ! ceux des autres groupes cherchaient une occasion pour l’avoir fréquemment parmi eux. Il était vraiment l’aumônier du régiment, aumônier dont on était fier.
        Lors des fêtes du régiment, il n’y avait au point de vue religieux, et sur le désir de ses chefs, place que pour lui. Des exemples ? : Le colonel du régiment est muté. Il veut que la dernière messe à laquelle il assistera fût célébrée par l’abbé JOËSSEL et on prie l’aumônier divisionnaire de s’abstenir afin que la cérémonie gardât un « caractère » familial (sic). A la Sainte Barbe on demandait à l’aumônier divisionnaire de laisser officier et parler le lieutenant JOËSSEL.
         Même emprise sur les hommes : Le premier, il avait organisé un cercle d’études dans son groupe, bien vite, il dut à la demande de tous en créer dans les autres groupes.
        Les hommes de sa batterie l’adoraient, et ne tarissaient pas d’éloges sur son esprit de justice, sa charité. Il les connaissait par leurs prénoms et ne les perdait pas de vue.
        Et cependant ce prêtre était l’humilité même. Il niait avoir de l’influence et se jugeait toujours inférieur à sa tâche. Combien de fois ai-je dû le remonter car il avait des moments de dépression venant de ce qu’il se croyait inférieur à sa tâche de prêtre. Il ne voulait pas admettre qu’il exerçait une influence profonde sur tout son entourage. Désireux d’organiser une retraite pour les officiers, il ne voulait pas la prêcher lui-même malgré les exhortations de l’aumônier qui le jugeait seul capable de faire du bon travail.
         Que dire de sa délicatesse ! Il ne voulait pas au début organiser dans son groupe de cercle d’amitié, pour ne pas paraître favoriser ceux qui y viendraient, ou qui y seraient venus dans un but intéressé. Il voulait être juste et impartial, être prêtre pour tous quels qu’ils soient, être officier et accomplir son devoir, servir s’il le fallait sans épargner ses meilleurs militants chrétiens.
           Il ne voulait pas par délicatesse confesser officiers ou soldats de sa batterie et même de son groupe et faisait appel aux confrères ou à l’aumônier.
         Son unique but : conquérir des âmes au Christ. Le premier il organisait, comme nous l’avons dit, un groupe d’amitié, avec des veillées de prières. Il voulait de belles messes, vivantes avec de beaux chants, et en mai dernier sa joie était de pouvoir présenter une très belle chorale et, il avait préparé, pour le dimanche de la Pentecôte une messe solennelle avec un magnifique programme musical. Le dimanche de la Pentecôte nous étions en Belgique.
          Toujours prêt à rendre service. L’aumônier divisionnaire était-il ennuyé, pris au dépourvu pour assurer les messes du dimanche, il allait trouver l’abbé JOËSSEL et obtenait toujours son concours.
          Ce concours il le prêtait à tous les curés des paroisses où stationnait son régiment. Qu’on interroge à ce sujet Messieurs les Curés d’Hazebrouck (St Eloi ou Notre-Dame), de Cléty et Quesques (Pas de Calais).
         Ses rapports avec ses confrères étaient pleins de cordialité. Le lieutenant n’existait plus, c’était le camarade, ou plutôt le grand-frère. Il faisait d’ailleurs des réunions fréquentes entre prêtres et séminaristes du régiment. Il en avait d’ailleurs personnellement besoin car il était sujet à des crises de « cafard » ; mais un rien, une visite, un brin de conversation le remettait.         
« Revenez, vous m’avez fait du bien… dites donc aux confrères qu’ils viennent me voir pour causer un peu, ils me réconfortent. » En fait, aumôniers et confrères recevaient beaucoup plus de lui, qu’ils ne pouvaient lui donner.
          Il n’oubliait pas sa chère paroisse d’Asnières. Il parlait de ses œuvres, de ses grands, de ses jocistes surtout. Il voulait qu’entre tous ces enfants ceux du régiment et ceux de Ste Geneviève il y eût communion de prière et de pensées. Les enfants d’Asnières feraient des sacrifices pour leurs aînés mobilisés, et ces derniers en retour, offraient leurs misères pour les œuvres de leur lieutenant-abbé.
       Le 10 mai… Il préparait, comme je l’ai dit plus haut, une fête splendide pour la Pentecôte… La division monte en Belgique, au Nord d’Anvers puis redescend brusquement sur Landrecies, son groupe est séparé de son régiment et ne pourra se replier avec lui.
          Chez tous c’est l’inquiétude. Qu’est devenu l’abbé JOËSSEL ? C’est la question qui monte à toutes les lèvres. Aucune réponse ne pouvait lui être donnée. On espérait toujours. On ne pouvait croire que le plus éminent des prêtres de la division fût tué. Hélas, il fallut se rendre à la réalité. Et depuis, les lettres qui parviennent nous font part de la douleur ressentie à l’annonce de la triste nouvelle, toutes redisent l’influence surnaturelle exercée par ce prêtre.

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